Tout l'univers insolite de Boris Vian en poche, baladez vous dans le Saint Germain des années 50
mention « A visiter, du 28 mai au 1er novembre : exposition Saint-Germain-des-Prés »
Musée des Lettres et Manuscrits (8, rue Nesle – 75006 Paris. Tél./Fax : 01 40 51 02 25) + lien vers : http://www.museedeslettres.fr
Type pauvre
Au printemps et en été : de 11h. à 1h. : bain de soleil au « Flore ».
À 1h. ; déjeuner, le plus souvent à crédit, dans l’un des bistrots du quartier.
L’un de ces bistrots, rue Jacob, est familièrement appelé : « Les Assassins ».
De 3h. à 6h. : café, au « Flore ».
De 6h. à 6h. 1/2 : travail dans l’une des chambres où l’un des rares existentialistes a pu, jusqu’à présent, se maintenir.
De 8h. à minuit : « Bar Vert ».
De minuit à 10h. du matin : « Tabou ».
Le dimanche, le « Flore » est remplacé par les « Deux Magots ».
Avec la Libération revint la presse, et à mesure que la presse retrouvait la parole, elle faisait à nouveau une place aux écrivains et aux artistes. Le résultat de toute publicité est connu : l’afflux d’une clientèle. On savait que les intellectuels, que les peintres fréquentaient assidûment Saint-Germain-des-Prés, que là s’élaboraient des œuvres dont parlait le monde entier. On se rua au Flore, aux Deux Magots, au Lipp, à la Rhumerie, pour voir les hommes célèbres. Eux n’y étaient déjà plus. Ils avaient émigré dans des petits bars bien cachés, dans des bistrots peu connus, mais dignes de l’être mieux, dans des cafés d’apparence ordinaire. Certains finirent par se protéger des curieux comme on se protégeait des bombes, en descendant dans les caves. (Il est à souligner que les caves sont généralement réservées aux denrées précieuses, et à celles, plus particulièrement, qui conservent à l’homme sa chaleur de 37° : le vin, le charbon. Il n’était donc pas ridicule de les affecter à l’homme lui-même. Ceci pour le principe.) Dans la pratique, voici à peu près comment les choses se passèrent, et quelles sont les origines de la cave la plus fameuse d’après la Libération, le Tabou. Comme le Flore, avec Cheramy, le Tabou eut ses sources. Il faut cette fois encore les chercher rue Jacob, et, qui plus est, au lieu jouxtant immédiatement l’ancien Cheramy, le Bar Vert. Ici, nous puiserons sans vergogne dans les souvenirs, aussi précisément classés et étiquetés que des bestioles embrochées sur du liège par les professeurs du Muséum, de Jean Domarchi, et nous compléterons son exposé par des détails dus à Cheramy et Henri Leduc.
Où était donc émigrée la grande clientèle du Bar Vert ? Nous devons à Bernard Lucas la plupart des précisions qui suivent ; il les a couchées pour nous sur un quadrillé biperforé, d’une écriture nette, oblique, et qui mérite mieux que ce stylo à bille auquel il la condamne. D’aucuns, rappelle Lucas, s’imaginent que le Tabou est né en une nuit, à la façon des champignons. Il n’en est rien. Comme les hommes de lettres, il a d’abord connu le silence, la petite vie banale. C’était un café comme tant d’autres, qui ouvrait ses portes de bon matin pour les fermer fort avant dans la nuit. Les Messageries de Presse de la rue Christine constituaient une part importante de sa clientèle ; des gens qui travaillaient tard et se couchaient à l’aube. Les propriétaires actuels du Tabou, deux Toulousains, se plaisent à répéter qu’ils sont seuls à la base du succès de ce lieu ; effectivement, c’est d’eux que vint la première tentative de transformation de la cave en centre d’attractions. C’est au mois de février 1945 que cela se passe. « Dans cette cave que vous connaissez bien, il n’y a pas la place de loger une épingle. » On sait ce qu’est une inauguration dans le quartier. Programme de caf’ conc’. C’est la fortune ? Euh... quelques jours plus tard, il n’y a plus un chat. Tout est à recommencer. Cependant, le Tabou garde une certaine clientèle, car c’est le seul à ne pas fermer à minuit. « Sortant du Flore, du Bar Vert, les nocturnes se rendent rue Dauphine, où ils sont certains de trouver à boire... »
Nous sommes en septembre 1946. C’est à cette date qu’on peut parler de l’intellectualisation du Tabou. En effet, chaque nuit on commence à y rencontrer des poètes : Toursky, Camille Bryen, de Beaumont — des peintres : Desseau, Wols — des écrivains : Queneau, Sartre, Merleau-Ponty, Lemarchand, Camus, Pichette, Kaplan, beaucoup d’autres encore. Un soir de novembre 46, Bernard Lucas se rend au Tabou en compagnie de Toursky, de passage à Paris. Toursky dirigeait à Marseille le Club des Amis du Vieux-Port, endroit fréquenté par une belle clientèle. Connaissant l’existence de la cave du Tabou, il suggère à Lucas d’y monter un club analogue. Lucas est immédiatement séduit et demande au patron, sans trop lui expliquer, de lui faire visiter la cave ; les abords de la Seine faisaient craindre que l’endroit ne fût trop humide. Mais Lucas remonte rassuré : tout est possible. Après quatre mois de palabres, il réussit à emporter l’affaire qui se présente plus comme une association d’amis que comme une histoire commerciale. Et le 11 avril 1947 c’est le jour de l’inauguration du Club du Tabou dont les membres fondateurs sont notamment : Roger Vailland, Frédéric Chauvelot, Bernard Lucas et Jean Domarchi. Les amis des amis des amis, et même les autres, sont là. Une anecdote : un poète beauceron qui passe sur scène, muni de son fort accent de terroir, s’attire quelques sarcasmes anodins de Queneau, de Paule Allard, de Lemarchand. Il se tourne vers eux, très noble, et dit à Queneau : « Laissez-moi travailler, monsieur, je suis “poète !” Queneau s’écroula de rire sur son tabouret », se rappelle Lucas. Il y avait Sartre, Camus, Leibowitz, quittant Schönberg pour jouer son répertoire de jazz ; le deuxième jour fut moins brillant, mais encourageant, et l’affaire alla son petit bonhomme de chemin.
En juin 1947, Lucas est appelé à la direction du Bar Vert. Frédéric Chauvelot lui succède dans la gestion du Club. Les divertissements musicaux, assurés jusque-là par un pénible pick-up, sont remplacés par un orchestre ; Guy Longnon, trompette actuel de l’orchestre Fohrenbach, joua là dès les débuts. Y venait aussi Teymour Nawab, plus connu sous son nom de guerre : Timsy Pimsy. Né d’une mère irlandaise et d’un papa persan, Timsy fut un des hôtes les plus extraordinaires du Tabou. Fort riche, toujours fauché et toujours vêtu de loques, il distribuait son argent autour de lui avec une générosité incroyable. Il avait une passion : la guitare. Il chantait, d’une voix grave et poignante, les blues, les ballades anglaises et américaines surtout. Quand le Tabou fermait à deux heures, il partait en espadrilles, à moitié noir, tirant sa guitare derrière lui avec une ficelle, et il allait à l’Amiral. En remontant les Champs-Élysées, il lui arrivait fréquemment de grimper aux réverbères pour pousser une romance de là-haut, ou d’interpeller en musique les dames du trottoir. Il pouvait dépenser cinquante ou soixante mille francs à boire, en une soirée ; les voisins en profitaient.
Je connus moi-même le Tabou à cette époque et à la demande de Chauvelot, je formai un petit orchestre de jazz où se retrouvèrent notamment mes deux frères et Guy Montassut au saxo ténor. Tous les amis venaient là « faire la jam » ou plutôt « faire un bœuf », selon l’expression consacrée. Très vite, le Tabou devint alors un centre de folie organisée. Disons-le tout de suite, aucun des clubs qui suivirent n’a pu recréer cette atmosphère incroyable, et le Tabou lui-même, hélas ! ne la conserva pas très longtemps ; c’était d’ailleurs impossible.
De l’extérieur, un bistrot terne, couleur chocolat vieilli ; Tabou en lettres jaunes sur la façade. Maintenant, il y a une lumière clignotante et les lettres sont beaucoup plus grosses. À l’époque, il n’y avait pas besoin de ça. On entrait par la porte vitrée et on poussait un rideau, et c’était déjà la cohue ; vingt personnes entouraient le grand maître de l’escalier, celui qui distribuait et contrôlait les cartes. Le contrôle franchi — il en fallait des relations !... — on descendait un tortueux escalier de pierre (on se cognait la tête à tous les coups à partir de 1 m 75) et on aboutissait au long boyau voûté, comme une station de métro en beaucoup plus petit et en beaucoup plus sale, que prolongeaient en face une estrade organisée en forme de paillote, et de l’autre côté, un bar de chêne et un petit réduit dénommé vestiaire. Il fallait du temps pour distinguer tout cela : le brouillard des cigarettes était quasi londonien et le vacarme si intense que, par réaction, on n’y voyait plus rien. Des deux côtés, de longues et dures banquettes, des tables, et des tabourets horriblement peu rembourrés. Impossible de se frayer un chemin au milieu de la cohue qui engluait la piste de « danse » (sic). Là-bas, sous le toit de roseaux de la paillote, cinq, six, huit, ou quinze types soufflaient dans des tubes en métal, cognaient sur des peaux ou achevaient de mutiler un piano échappé de quelque camp de représailles. Des chemises, à carreaux ou sans, dans ou sur le pantalon, des souliers de toile caoutchoutée modèle basket (mode importée du Lorientais), et aussi beaucoup de gens normaux. Tous les soirs, en permanence, dix célébrités et trente personnes très connues. Des couturiers, des mannequins, cinquante ou soixante photographes, des journalistes, des pisse-copie, des étudiants, des musiciens, des Américains, des Suédois, des Anglais, des Brésiliens, une tour des miracles ou une cour de Babel, au choix. Derrière le bar s’affairait Paul. Mme Junger officiait à la caisse et les deux garçons, Jacques et Georges, se frayaient un chemin dans la masse à la force du poignet. Parfois la musique s’arrêtait pour boire un coup ; alors, comme des diables sortis d’un bénitier, surgissaient d’un peu partout des poètes de tout poil : de poil blond et frisé, comme Hugues Allendal ; de poil brun et hirsute, tel Pomerand ; noir et raide façon Gabriel Arnaud ; jaune et fin, genre Alain Quercy ; hérissé, style Auboyneau ; angélique à la Radiguet. Les consignes variaient suivant les exécutants ; pour Pomerand, on criait : « Koum Kell Kerr » ou « Biniminiva » ! Pour Arnaud, c’était un tintamarre infernal ; on hurlait : « À poil, Gabriel, Aux ch..., Gabriel », on le couvrait d’injures et il ne commençait son numéro que dans ces conditions, s’excitant au fur et à mesure, pour terminer dans un délire vocifératoire voisin de l’hystérie ; on le mitraillait de sous, on le vilipendait, et l’orchestre soutenait ses efforts à grand renfort de syncopes et de beuglements ; Allendal attirait des rires plus sarcastiques, et Radiguet, qui récitait Barbara avec l’air de s’en foutre, devait son succès à son incroyable capacité en alcool et à une verdeur de langage qui vous laissait positivement pantois. Mais la véritable raison pour laquelle la cave battait ses records d’affluence, c’était la fine équipe Gréco-Cazalis-Doelnitz. Il m’appartenait d’organiser le pandémonium ; Annie, Gréco et Marc, eux, amenaient les victimes à pied d’œuvre. Marc Doelnitz connaissait intimement toutes les duchesses de Paris et les gens du « beau monde », dont il se payait la tête en les imitant de la façon la plus incroyable. Anne-Marie Cazalis et Juliette Gréco traînaient derrière leurs pantalons noirs tous les reporters photographes attachés aux hebdomadaires de Paris et d’ailleurs. L’association Cazalis-Gréco, la rousse et la brune, la mince et la puissante, était d’ailleurs faite pour satisfaire les photographes les plus exigeants. Tous les soirs, on brûlait des douzaines de flashs dans la cave aux murs suintants de la rue Dauphine.
En juillet-août 47, la fête battait son plein. Un peu énervés par le bruit que faisaient en sortant les clients nocturnes, les habitants de la rue Dauphine, depuis quelque temps, vidaient avec enthousiasme des pots de chambre copieusement garnis sur la tête des imprudents. Les clameurs, naturellement, ne faisaient que s’élever de plus belle. Persuadés qu’ils étaient les seuls à travailler pendant la journée, et arguant de ce fait pour interdire aux autres de se distraire le soir, les gens de la rue, à force de plaintes, réussirent à faire ramener l’heure de fermeture du Tabou à minuit ; il est assez comique de noter que ceux-là mêmes protestaient avec le plus d’énergie, qui ne s’émouvaient nullement d’entendre, toute la nuit, les cinq-tonnes des Halles ronfler sous leurs fenêtres ; le bruit qui provient d’un travail digne comme l’est celui de l’alimentation n’empêche apparemment pas de dormir. Mais peu à peu, tout se tasse ; loin d’éloigner les clients, l’heure de fermeture les attire en masses plus compactes. La mesure est rapportée et les choses continuent à marcher. Cependant, lasse d’assurer le succès d’une affaire qui lui rapportait de moins en moins à mesure que les propriétaires du local se rendaient compte de son intérêt, toute la bande décida de suivre Freddy Chauvelot, qui venait de réussir, avec l’aide de Christian Casadesus, à se procurer la cave la mieux située du quartier, celle du 13 rue Saint-Benoît ; l’ouverture de celle-ci coïncide avec le déclin du Tabou. Avant de vous narrer les faits par le menu, faisons un tour dans cette rue Saint-Benoît.
-Blues pour un chat noir : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3193109-boris-vian-blues-pour-un-chat-noir.html
-Elles se rendent pas compte : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3149218-boris-vian-elles-se-rendent-pas-compte.html
-Le loup-garou et autres nouvelles : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3148533-boris-vian-le-loup-garou-et-autres-nouvelles.html
-Les Fourmis : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3147824-boris-vian-les-fourmis.html
-Chroniques du menteur : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3147378-boris-vian-chroniques-du-menteur.html
-Le ratichon baigneur : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3147196-boris-vian-le-ratichon-baigneur.html
-Contes de fées à l'usage des moyennes personnes : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3146966-boris-vian-contes-de-fees-a-l-usage-des-moyennes-personnes.html
-Traité de civisme : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3146628-boris-vian-traite-de-civisme.html
-Et on tuera tous les affreux : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3146164-boris-vian-et-on-tuera-tous-les-affreux.html
-Jazz in Paris : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3145554-boris-vian-gilbert-pestureau-jazz-in-paris.html
-Chevalier de neige suivi de Opéras : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3145224-boris-vian-noel-arnaud-chevalier-de-neige-suivi-de-operas.html
-Petits spectacles : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3144573-boris-vian-petits-spectacles.html
-Cinéma Science-Fiction : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3144565-boris-vian-noel-arnaud-cinema-science-fiction.html
-La Belle Epoque : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3144326-boris-vian-la-belle-epoque.html
-Le Goûter des généraux : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3144078-boris-vian-gilbert-pestureau-le-gouter-des-generaux.html
-L'Equarissage pour tous : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3143708-boris-vian-gilbert-pestureau-l-equarissage-pour-tous.html
-Rue des Ravissantes : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3143690-boris-vian-noel-arnaud-rue-des-ravissantes.html
-Cantilènes en gelée : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3141348-boris-vian-noel-arnaud-cantilenes-en-gelee.html
-Derrière la zizique : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3142692-boris-vian-derriere-la-zizique.html
-En avant la zizique : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3140886-boris-vian-en-avant-la-zizique.html
-Chansons : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3141959-boris-vian-chansons.html
-Cent sonnets : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3141942-boris-vian-cent-sonnets.html
-Les morts ont tous la même peau : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3141934-boris-vian-les-morts-ont-tous-la-meme-peau.html
-J'irai cracher sur vos tombes : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3141439-boris-vian-j-irai-cracher-sur-vos-tombes.html
-Je voudrais pas crever : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3141330-boris-vian-je-voudrais-pas-crever.html
-L'Ecume des jours : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3140878-boris-vian-l-ecume-des-jours.html
-L'Herbe rouge : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3026226-boris-vian-gilbert-pestureau-l-herbe-rouge.html
-Chroniques de jazz : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3145356-boris-vian-chroniques-de-jazz.html
-Ecrits sur le jazz : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3145836-boris-vian-ecrits-sur-le-jazz.html
-L’arrache-cœur : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3023983-boris-vian-l-arrache-coeur.html
-Ecrits pornographiques : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3144318-boris-vian-ecrits-pornographiques.html
-l’Ecume des jours coffret collector : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3122124-boris-vian-l-ecume-des-jours-edition-collector.html
-Manuel de Saint-Germain-des-Prés : http://www.livredepoche.com/livre-de-poche-3149747-boris-vian-manuel-de-saint-germain-des-pres.html
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