COMPTE | Heureuse Comme Une Lectrice

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À propos de : Le Diable au corps

Assez récemment, Arte diffusait dans le cadre de son "Summer of Scandal", le film de Claude Antan-Larat, "Le diable au corps", sorti sur les écrans en 1947 avec Gérard Philipe et Micheline Presle.

J'ai soudain réalisé que je n'avais jamais lu le roman à l'origine du film. Je ne connaissais que le nom de son auteur : Raymond Radiguet.

Je me suis donc procurée une édition de poche et je me suis souvenue que ma mère m'avait parlé de ce livre, il y a des années, et de son côté scandaleux..

Ni une ni deux, j'ai donc plongé dans ce classique, histoire de boucher un trou dans ma culture littéraire. Et je l'ai dévoré !

"Le diable au corps" est un sublime roman d'adolescence. Mais attention ! On est bien loin du "Grand Meaulnes !

Radiguet a écrit ce livre à dix-huit ans. Il est mort à vingt ans.

C'est un roman basé sur la liaison qu'il avait eu à quatorze ans avec une femme âgée de vingt-quatre ans dont le mari était au front pendant la Grande Guerre.

Dans "Le diable au corps", François, le héros, à seize ans. Il entretient une liaison avec Marthe, dix-neuf ans, jeune mariée dont l'époux est soldat.

Plein de la cruauté naïve dont seuls savent preuve les adolescents, libre d'échapper au collège puis au lycée grâce à la permissivité de son père, François finit par s'installer aux domicile conjugal que Marthe occupe seule en attendant une éventuelle permission de son mari ou la fin de la guerre.

Seulement François, tout cynique, manipulateur et aussi cruel qu'il puisse être, ne saura se comporter qu'en enfant dans ce qui sera en réalité une affaire d'adultes.

A travers le récit d'un adultère imprudent et tragique, Raymond Radiguet a plongé sa plume dans une encre lucide et acerbe qui dénonce les faux-semblants petits-bourgeois. C'est aussi un très grand roman qui révèle le combat feutré que se livrent François l'adolescent et François l'adulte en devenir.

"Le diable au corps", c'est aussi un roman auréolé de scandale depuis sa parution en 1923 et sa première adaptation cinématographique en 1947, chaque fois à la fin d'une guerre, cette guerre omniprésente dans le récit au point de devenir un personnage à part entière avec lequel il faut compter.

On est donc bien loin de l'image d’Épinal du foyer français où l'épouse soumise attend sagement le retour de son mari parti au front risquer sa vie pour défendre la patrie.

Une simple idylle entre deux adolescents propulsés dans un monde d'adultes suffit à balayer la morale bourgeoise, à faire voler en éclat la façade lisse d'une petite ville de la Marne.

Étoile filante du firmament littéraire, mort à vingt ans, Raymond Radiguet, certes aidé par Cocteau, présente une vision vraie et juste de l'adolescence, à l'opposé de celle, étriquée et fallacieuse, du dix-neuvième et du début du vingtième siècle.

Ce qui prouve bien, s'il en était besoin, qu'il n'est jamais trop tard pour découvrir un classique...

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À propos de : Numéro Zéro

Le 19 février 2016 disparaissait le grand, l'irremplaçable, le génial Umberto Eco.

Son dernier roman, "Numéro zéro", est un petit polar burlesque et réjouissant, un pamphlet décapent du monde des médias et du journalisme.

En 1992, à Milan, six journalistes sont embauchés pour créer un nouveau quotidien. L'un d'eux, chargé de fouiller le passer pour composer le "numéro zéro", semble avoir une imagination délirante et voit des complots partout. Selon lui, Mussolini ne serait pas mort en 1945 et son ombre planerait sur tout la vie politique italienne.

Mais si c'est là le simple délire d'un journaliste paranoïaque, pourquoi est-il assassiné ?

Attentats, tentatives de coups d'état, empoisonnements, complots, mensonges des services gouvernementaux, stratégie de la manipulation, de la désinformation et de la tension : quand tout est vrai, où est le faux ?

Avec le talent inclassable et truculent qui le caractérisait, Umberto Eco s'est livré à un génial exercice de politique fiction et revisite avec brio l'histoire italienne de la deuxième moitié du XXe siècle.

"Numéro zéro" est un pur moment de bonheur littéraire, comme Exo savait si bien nous en offrir, avec humour, dérisions et une immense érudition.

Le monde littéraire ne sera plus jamais le même sans lui...

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À propos de : Des hommes de tête

Après "Deux dans Berlin", Birkefeld & Hachmeister nous plongent cette fois dans l'Allemagne des années 20, en pleine montée du nazisme, à la faveur de la théorie du "coup de poignard dans le dos". Dans ce contexte tendu, deux pilotes de moto se battent pour la victoire au Championnat d'Allemagne : l'aristocrate Falk Von Dronte et le vétéran de la Grand Guerre, Arno Lamprecht.

Le premier a exécuté un traître à la patrie trois ans plus tôt, dont le corps décapité, vient d'être retrouvé, ce qui inquiète beaucoup son commanditaire. Le second est soupçonné d'avoir tué sa femme après avoir été retrouvé ivre mort auprès de son cadavre sans tête.

Ces deux hommes que tout oppose, pris dans le collimateur de la police, prêts à tout pour gagner le championnat, s'affrontent dans cette Allemagne en crise ou le nazisme et les théories raciales se répandent chaque jour un peu plus.

Birkefeld & Hachmeister sont tous deux historiens, spécialistes de l'Histoire culturelle et sociale de la première moitié du XXe siècle. "Des hommes de tête", leur second roman, nous plonge dans une Allemagne instable, brisée par le Traité de Versailles, deux hommes se battent pour le sport, pour leur honneur et aussi pour sauver leur vie face à un tueur en série et aux soupçons d'une police violente.

"Des hommes de tête" est un polar sombre, violent, parfaitement à contre-courant du polar moderne, qui rappelle Philip Kerr, dans un style toutefois différent.

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À propos de : Meurtre au Ritz

Alors que l'affaire Dreyfus bat son plein, César Ritz s'apprête à ouvrir son palace à Paris. Aux commandes des cuisines, le grand chef Auguste Escoffier.

A quelques jours de l'inauguration, le cadavre d'une jeune femme est retrouvé pendu à des crocs de boucher dans une chambre froide.

Pour ne pas ébruiter l'affaire, César Ritz et Auguste Escoffier confient l'enquête au neveu de ce dernier, Quentin Savoisy, journaliste gastronomique au Pot-Au-Feu.

Dans cette enquête alléchante, qui donne à chaque chapitre l'eau à la bouche, on croise des anarchistes, des anti-dreyfusards, des féministes, des artistes et des tueurs sans scrupules.

Sauf que trop de considérations politiques enlisent l'intrigue, somme toute convenue.

Si Michèle Barrière excelle dans l'histoire et la gastronomie, si on sent à chaque page son amour de la cuisine, ce nouveau tome de la saga Savoisy se lit avec plaisir mais reste prévisible.

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À propos de : Le Lecteur de cadavres

Dans le Chine du XIIIe siècle, en partie envahie par des peuples venus du Nord et pétrie des principes rigides de hiérarchie et de piété du confucianisme, vit le jeune Ci Song.

Assistant du juge Feng, il est réputé, en dépit de son jeune âge, pour son habileté à "lire les cadavres" et à collecter sur les corps des indices pour déterminer la cause du décès.

Après la mort de son grand-père, le père de Song, conformément au deuil confucéen, se voit obliger d'abandonner son poste dans la capitale Lin'an et de se retirer pour plusieurs années dans son village natal avec femme et enfants.

Song est donc obligé de quitter son poste auprès du juge Feng et d'abandonner ses études à l'université impériale.

Le voilà donc à se morfondre dans les rizières, sous la houlette de son frère aîné brutal et tyrannique.

Jusqu'au jour où Song découvre un cadavre décapité. Son frère est accusé du meurtre, il meurt sous la torture, ses parents périssent dans l'incendie de la maison familiale et Song part pour la capitale avec sa petite sœur malade, poursuivi par la police pour un vol qu'il n'a pas commis.

Devenu fossoyeur dans le plus grand cimetière de la capitale, toujours au bord de la misère la plus totale, cherchant sans cesse le traitement qui sauvera sa sœur, il doit se cacher pour ne pas être arrêté et exécuté.

Lorsque l'Empereur entend parler de son talent, il lui confie une enquête sur de mystérieux assassinats commis à la cour. S'il réussit, il sera nommé à la magistrature. S'il échoue, ce sera la mort.

Inspiré d'un personnage historique réel, auteur du premier véritable traité de médecine légale, Antonio Garrido parvient, grâce à une documentation sans failles, à bâtir non seulement un polar, mais aussi un roman d'aventures, une fresque historique, une intrigue captivante où se côtoient l'amour, l'ambition, les sciences, la haine, la jalousie, les complots, les faux-semblants, le mensonge, le désir, la rigidité de la société chinoise médiévale et la mort.

De quoi ravir les lecteur, les faire trembler, les faire voyager dans le temps et l'espace, de la première à la dernière page.

On dévore les 768 pages du "Lecteur de cadavres" avec jubilation.

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Il y a du Edgar Poe, du Tim Burton et du China Miéville chez Edward Carey. Dans un univers à la croisée du gothique, du steampunk et du fantastique, le roman d'Edward Carey fait preuve d'une grande originalité.

Au milieu d'un véritable océan de détritus, sujet aux tempêtes et aux raz de marée, composé de tous les rebuts de Londres, se dresse la demeure de la famille Ferrayor, étrange dynastie qui vit recluse dans ce puzzle architectural depuis des générations.

La tradition veut que chacun de ses membres reçoive à la naissance un objet particulier dont il aura la garde toute sa vie.

Le jeune Clodius Ferrayor a quinze ans. Son objet de naissance est une bonde d'évier suspendue au bout d'une chainette. Et il possède un don tout a fait singulier : il entend parler les objets.

Jusque là, tout irait bien chez les Ferrayors, entre l'océan de détritus à l'origine de leur immense fortune et les étranges traditions du clan.

Enfin... si l'objet de naissance de Tante Rosamund n'avait pas disparu et si les murmures des objets ne se faisaient pas de plus en plus insistants.

Tout déraille définitivement lorsqu'une jeune orpheline, semble-t-il lointaine parente des Ferrayor, entre au château comme domestique.

La grande aventure va commencer pour Clodius, tandis qu'une tempête sans précédent menace d'engloutir la demeure et que les objets se mettent à n'en faire qu'à leur tête.

De quoi plonger dans un univers inédit, improbable et jubilatoire, avec un roman délicieusement écrit et adroitement illustré.

Vivement le second tome !

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À propos de : Au revoir là-haut

Auteur de polars lauréat de nombreux prix, Pierre Lemaitre a reçu le Prix Goncourt en 2013 pour "Au revoir là-haut".

Il fallait oser. S'attaquer au carnage de la Grande Guerre n'a rien de nouveau. Mais faire de deux rescapés des tranchées, dont l'un a été privé de visage par un éclat d'obus, des arnaqueurs de haut vol prêts à ridiculiser l’État qui glorifie les morts mais n'a que faire des vivants, voilà qui donne matière à une fresque originale, admirablement construite, d'une cruelle lucidité.

Entre les lâches devenus des héros à la faveur de malentendus, les pantins serviles, les vrais héros qu'on s'empresse d'oublier au profit des morts qui ne viendront plus raconter l'absurdité de cette guerre et la bêtise des généraux, entre la vénalité des profiteurs de guerre, des trafiquants en tous genres, les trafics et l'addiction, Pierre Lemaitre a bâti un roman habité par la désillusion, l'amertume, la peur et hanté par la folie. On est sans doute bien plus proche de la réalité historique que tous les grands discours des manuels d'Histoire...

On s'étonne même qu'à l'époque, aucun escroc n'aie eu l'idée qu'exploitent les deux héros du roman pour se sortir de la pauvreté et de l'exclusion tout en renvoyant à son absurdité, à sa bigoterie, à son besoin délirant de privilégier la commémoration grandiloquente des morts au détriment des soins à apporter aux vivants de cette IIIe République antisémite et militariste déjà à bout de souffle.

Je ne fais pas partie des lecteurs qui se jettent avec avidité sur le Goncourt dès que le nom du lauréat est annoncé. J'aurais même plutôt tendance à avoir le réflexe inverse. Voilà sans doute pourquoi il m'a fallu autant de temps pour me décider à lire "Au revoir là-haut". J'avoue donc en toute honnêteté que j'ai été plus qu'agréablement surprise par le style de Pierre Lemaitre, le thème de son roman et surtout son ironie tragique.

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À propos de : Michel Strogoff

Comme la plupart d'entre vous, j'ai découvert les romans de Jules Verne dans mon enfance. Ce fut mon premier contact avec la science-fiction et le début d'un amour toujours vivace pour cet auteur et son œuvre.

Quittant le domaine de la science-fiction, Jules Verne écrivit avec "Michel Strogoff" son roman sans doute le plus dramatique.

Sous le règne du tsar Nicolas Ier, les hordes tartares, menées par le terrible Féofar Khan et le traître Ivan Ogareff, envahissent les provinces sibériennes de l'Empire. L'urgence est de prévenir le frère du souverain, le grand-duc, gouverneur d'Irkoustk, du danger qui le guette. Car le plan des envahisseurs, après avoir coupé les fils du télégraphe, est simple : isoler la capitale sibérienne du reste du pays, envoyer Ivan Ogareff sous une fausse identité auprès du grand-duc pour gagner sa confiance et ouvrir les portes de la ville à l’armée de Féofar Khan.

Mais comment faire sans le télégraphe ? La seule solution reste donc d'envoyer un courrier à l'autre bout du pays. 5523 kilomètres à travers la Russie !

Le tsar place sa confiance dans le plus rapide d'entre eux, le valeureux capitaine Michel Strogoff, lui-même originaire de Sibérie.

Aidé de la belle et très courageuse Nadia qui veut rejoindre son père exilé à Irkoutsk par le tsar, il croisera la route de deux improbables journalistes, Alcide Jolivet et Harry Blount. Il lui faudra braver mille périls, mille dangers, risquer sa vie face aux tempêtes, aux ours, aux tartares, au froid, aux fleuves impétueux et à la nuit traitresse pour sauver l'Empire.

Michel Strogoff, c'est le grand roman d'aventures de Jules Verne, porté par sa passion du voyage, sa précision dans les descriptions géographiques.

La Russie de Nicolas Ier comme si vous y étiez. De l'aventure, de la vraie, du grand Jules Verne. Un régal.

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Tout commence avec un cauchemar, un cauchemar tropical.

En 1852, en pleine guerre anglo-birmane, dix mercenaires de la toute puissante Compagnie des Indes Orientales sont envoyés en mission secrète. L'affaire tourne au fiasco, ils sont capturés et torturés pendant des mois.

1858. A Londres, l'un des ces dix hommes, le sergent Arthur Bowman, noie ses cauchemars dans le gin et tente d'oublier ses cicatrices dans les vapeurs d'opium. Son passé lui saute au visage et s'agrippe de nouveau à lui durant cet été 1858 de la Grande Puanteur* quand, sur le point d'être chassé de son poste de policier, il découvre un cadavre mutilé dans les égouts londoniens.

La victime semble avoir enduré les mêmes supplices que lui six ans auparavant.

Accusé du meurtre, Bowman n'a plus que deux solutions : se laisser mener au gibet ou retrouver l'assassin qui ne peut être qu'un des membres de son ancienne unité.

De la jungle birmane aux magouilles de la Compagnie des Indes, des bas-fonds de Londres aux grands espaces d'une Amérique encore en gestation, "Trois mille chevaux vapeur" est un cauchemar qui n'en finit pas de ressurgir quand on le croit enfin terminé, entrecoupé de moments de grâce et de splendeur. C'est la quête de vérité et la métamorphose d'un homme dans un monde lui-même en pleine mutation. C'est aussi une plongée vertigineuse dans les traumatismes et les horreurs de l'expansion coloniale et économique britannique.

Venu du polar, Antonin Varenne réussit un roman percutant, qui tient autant du roman policier, du roman d'aventure et de la fresque historique. On reste suspendu aux péripéties du sergent Bowman de la première à la dernière ligne. "Trois mille chevaux vapeur" est un roman haletant, profond, porté par les contradictions de son héros, la puissance des paysages américains et la force du style de son auteur.

Du grand art !

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À propos de : La Mort du roi Tsongor

Pour ma première rencontre avec l’œuvre de Laurent Gaudé, j'ai choisi "La Mort du roi Tsongor", petit roman qui me faisait de l’œil depuis pas mal de temps...

Il y a dans ce roman initiatique toute la puissance des grands récits antiques, quelque chose qui rappelle les épopées homériques. Dans cette histoire imaginée par Laurent Gaudé, on ressent le souffle des grands mythes, des récits fondateurs, conjugué à la magie des griots et à l'aura de l'Afrique.

Dans une antiquité africaine imaginaire mais qui fait inévitablement penser aux immenses empires maliens médiévaux, le grand roi Tsongor, le puissant, le bâtisseur, le patriarche à la lignée prospère, s'apprête à marier son unique fille au prince des Terres du Sel.

La veille des noces, un second prétendant fait son apparition. Lui aussi revendique son droit à épouser la fille de Tsongor, en vertu d'un serment échangé avec elle lorsqu'ils étaient enfants, fut-ce au prix d'une guerre.

Quand le monarque meurt quelques heures plus tard sans avoir rendu sa décision, c'est le carnage ! C'est Troie livrée à la haine, c'est l'horreur d'un empire dépecé.

Pour accomplir la dernière volonté de son père, Souba, le plus jeune des fils du roi, quitte la cité assiégée et s'en va parcourir le continent pour édifier sept tombeaux qu devront être à l'image du souverain.

Mais Tsongor le conquérant, Tsongor le sage, fut aussi Tsongor le colérique, Tsongor le sanguinaire. Aussi haïssable que vénéré.

"La Mort du roi Tsongor" est donc un récit épique, initiatique, un grand roman des origines qui développe sans la moindre redite les thèmes majeurs des grandes sagas et des épopées mythologiques. En y ajoutant une chose : le nécessaire et inévitable apprentissage de la honte.

Laurent Gaudé a frappé fort avec ce roman qui reprend les codes d'un genre aussi vieux que l'humanité, en lui adjoignant la beauté d'un langage riche, proche du conte, imprégné par la magie du récit africain. Il a d'ailleurs été récompensé par le Goncourt des Lycéens en 2002 et le Prix des Libraires l'année suivante.

Du grand art !

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