COMPTE | Hillja

4

Une presque fable merveilleusement écrite qui enchante par le traitement insolite de son sujet, lui aussi saugrenu. La quête volatile du narrateur est en fait prétexte à plusieurs digressions, certaines plus plaisantes à lire que d'autres — la dernière partie du livre aurait mérité un allègement — ; des divagations quelquefois dignes d'un déséquilibré qui s'attachent tant bien que mal à l'enquête première, la raison pour laquelle je me suis d'abord intéressée au roman (j'aime les oiseaux). Il n'est donc pas vraiment question de petites bêtes à plumes (en tout cas, elles ne sont que des cadavres, par conséquent un motif moribond échoué sur la plage comme sur le papier), mais plutôt des méandres d'une pensée partie à la recherche d'elle-même.

C'est tout à fait le genre d'ouvrage qui fascine ou désintéresse dès les premières pages. En tout cas, le style est remarquable.

2
À propos de : Un soir de décembre

Une petite histoire comme ça (imaginez un geste de la main vague), lue un soir de janvier (j'aurais pu la lire en décembre, mais ç'aurait été une coïncidence frauduleuse) dans une chambre située bien loin de l'univers typiquement parisien qui est là exposé aux regards (à quatre cents kilomètres, pour tout dire).

Tout m'a paru creux, comme si c'était le vide, le vain, le vent qui avaient été étendus sans joie sur près de deux cents pages ; des pages qui ne sont pas noircies de haut en bas mais qui montent tout de même un décor grisâtre, d'une bichromie apathique, devant lequel se meuvent des personnages-ombres. Il n'y a pas d'amour mais des flots fumeux d'excuses et de prétextes concupiscents qui noient le mariage du protagoniste et, par là même, son bonheur.

En d'autres termes, c'est un roman insipide pour qui ne connaît rien aux vicissitudes de la vie (surtout sexuelle) d'un citadin quarantenaire en panne d'inspiration.

4
À propos de : La Vie est un songe

Belle pièce qui fait siens les ornements du baroque : instabilité des personnages, jeu des transformations, spectacle de la mort et recherche de l'ostentation font flotter ces trois « journées » dans une brume éperdue de laquelle jaillissent des monologues suintant d'éloquence.

Un drame excentrique, dont l'histoire est typique de la tragédie (la figure du père est créatrice de conflits), et qui chahute les illusions de chaque personnage et les impressions du lecteur dans un même mouvement grandiloquent. Rien de mieux dans le genre.

3
À propos de : Le Lai de Lanval

Un lai fleur bleue sur l'histoire d'amour à la fois suprême et providentielle d'un chevalier de la cour du roi Arthur et d'une jeune femme mystérieuse dont l'identité n'est jamais révélée — mais qui semble ne pas être tout à fait humaine. Il n'y a ni effusions de sang ni actes merveilleux, mais la présence des chevaliers Yvain et Gauvain confère à ce conte une dimension légendaire appréciable. Je l'ai cependant trouvé moins divertissant et moins didactique que les autres lais de Marie de France.

5

Une petite merveille d'humour qui peut se lire sans jamais avoir ouvert « Vipère au poing » (même s'il est mieux de connaître les termes de la relation entre le narrateur et sa mère pour comprendre la soif d'indépendance qui habite le héros). L'écriture est sensationnelle, sans doute l'une des plus belles du XXᵉ siècle français ; elle porte bien haut l'histoire pourtant commune d'un garçon qui devient homme grâce aux femmes qu'il rencontre — et qu'il compare toujours à l'implacable figure maternelle.

Que de plaisir ressenti à cette lecture, savourée jusqu'au dernier mot !

4

Davantage roman de haine que roman d'amour, l'œuvre d'Emily Brontë paraît très vite figurer les grandes idées — un peu fausses — qu'une jeune femme peut se faire des hommes, et surtout de l'influence de la gente féminine sur eux. Les relations sont ainsi ahurissantes, par moments incompréhensibles : il est tout à fait déraisonnable d'aimer un protagoniste tel que Heathcliff, si plein de perversité, irrémédiablement condamné dès les premières pages. Les autres personnages ne sont pas en reste, ils sont pour la plupart aussi détestables, toujours prêts à agir absurdement, sous l'impulsion de leurs émotions — comme des enfants donc.
N'y aurait-il pas eu cette seconde partie centrée sur la relation émouvante entre un père et sa fille, j'aurais rechigné à reconnaître ce bouquin digne d'autant de louanges. Il faut toutefois apprécier le talent de l'auteur pour l'enchâssement ; d'ailleurs, nous lecteurs, pouvons-nous vraiment croire ce qui nous est raconté alors que l'histoire est transmise de bouche à oreille de façon si mystérieusement précise ?
À noter une fin joliment satisfaisante, qui parvient à éclipser la noirceur des quatre cents pages précédentes.

4
À propos de : Le Désert de l'amour

Par un tour inexplicable, François Mauriac a su construire un roman solide sur la non-relation (entretenue comme telle de bout en bout) de trois personnages, lesquels sont les sommets d'un triangle malencontreux : un père et un fils, étrangers entre eux, désirent tous deux la même femme, une voisine de mauvaise réputation qui les regarde sans les voir vraiment.

Le lecteur est, lui, piégé dans l'expectative, il croit quelquefois apercevoir les indices d'une possible progression des relations, alors même que l'arrangement du roman a désamorcé tout espoir dès les premières pages — voilà toute la force du bouquin : il fait miroiter un dénouement impossible. Plus habile encore est la transformation du fils, défiguré à vie par les regards qui d'abord le couvaient. C'est remarquable.

Un roman à lire dans les transports en commun, si possible en face d'un(e) inconnu(e) qui vous épie.

3
À propos de : La Chatte

Malgré une écriture picturale pleine de finesse, ce tableau au cadre fleuri représentant un couple désaccordé par l'existence d'une chatte n'a pas su me charmer, moi qui suis généralement sensible aux drames sentimentaux et familiaux. Les réactions de chacun des personnages — même celles de l'animal — ont toujours paru exagérées au possible, voire absurdes, comme si les acteurs de cet étonnant triangle amoureux étaient tous dénués de bon sens. Ce manque de vraisemblance a rendu l'histoire inconcevable le plus souvent, pénible quelquefois.

Le style de l'auteur a néanmoins une saveur délicieuse qui invite à ouvrir d'autres romans de son répertoire.

5
À propos de : Les Dieux ont soif

Fabuleux roman historique qui transporte à la sanglante époque de la Terreur et qui met en scène tous ses acteurs, des grands noms aux oubliés, qui ont tous pareillement fini la tête dans « le panier à Sanson » (sauf Marat, mais son sort n'est pas plus heureux). Là où Anatole France fait fort, c'est dans l'évolution de son protagoniste, nommé Évariste Gamelin, un révolutionnaire à la limite du fanatisme. Cet homme-là, d'abord présenté sur une estrade et sous les traits de la vertu, se transforme peu à peu en objet politique, prend goût au pouvoir, devient « monstre » pour sa maîtresse, sa mère et sa sœur. La métamorphose est amenée avec beaucoup de finesse, c'est grandiose. Il y a évidemment bien d'autres personnages fictifs dans ces pages, qui forment une palette d'opinions politiques et religieuses très large. Tout lecteur peut ainsi y trouver son propre héros, celui qu'il aimerait voir survivre à la furieuse guillotine (le mien a été cette prostituée candide qui jusqu'à la fin a gardé le buste droit). Belle et cruelle histoire pour un pan de l'Histoire qui fut plus cruel que beau.

Portrait de Hillja