COMPTE | voyages au fil des pages

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À propos de : Petit Pays

Petit pays, c'est la perte de l'innocence, de la façon la plus atroce qui soit.
Petit pays, c'est ce petit garçon qui s'accroche désespérément à son enfance heureuse, qui ne veut pas croire que même lui et ses amis finiront par être divisés, qui ne veut pas choisir et devra pourtant décider.
C'est cette carapace qu'il essaie de se forger en lisant jusqu'à plus soif les livres de la bibliothèque de sa voisine.
Petit pays, c'est un roman écrit à hauteur d'enfance, simple, sobre, qui avec peu de mots laisse entrevoir l'horreur des massacres mais aussi l'amour profond pour un pays.
Un roman qui parle de la colonisation, du racisme, d'une guerre fratricide "parce qu'ils n'ont pas le même nez".
Petit pays, c'est pour le lecteur un sentiment de perte, de déchirement, de révolte, ce sont des larmes qui n'arrivent pas à couler.

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Mes bien chers frères, mes bien chères soeurs, En ce temps béni de l'Avent, j'aimerais faire appel à toute votre miséricorde. Oui, je me disais que si le Bon Dieu (à supposer qu'il existe, mais je ne polémiquerai pas là-dessus, c'est bientôt Noël) a lu un jour « le Diable, tout le temps », il a dû se choper une dépression de tous les ... diables et devenir schizophrène tendance lourde (c'est pas lui qui a créé Lucifer?), au point de se faire tout petit dans un coin de son paradis et de disparaître de la circulation terrestre (ce qui, soit dit en passant, expliquerait bien des choses, mais je ne polémiquerai pas là-dessus – Bis). Et que si le Bon Dieu lui-même s'en lave les mains, il ne reste plus que nous, pauvres lecteurs, pour nous inquiéter du sort du troupeau de brebis égarés que sont les personnages de D. R. Pollock. Pourtant, ce n'est pas comme si la religion était absente du roman, au contraire. Mais – mon Dieu ! - elle y est complètement instrumentalisée, dévoyée, à des fins perverses ou fanatiques, par des prêcheurs qu'on dirait de pacotille s'ils n'étaient pas d'aussi dangereux psychopathes. Et comme si ça ne suffisait pas, on se rend compte qu'il faut aussi se méfier du shérif corrompu jusqu'à l'os et du couple (certes un peu louche) qui embarque gentiment les auto-stoppeurs pour les prendre en photo. Tout ça sur une période de vingt ans dans une région aussi charmante et accueillante que le Midwest post 2ème guerre mondiale. Jesus Christ ! Dans quel monde on vit... Ne vous y trompez pas, si j'ai l'air de tourner ça à la rigolade, c'est justement pour déplomber la chape qui tombe sur le lecteur dès les premières pages. Noirs, malsains, monstrueux sont les agissements des protagonistes, tous irrécupérables (sauf peut-être Arvin), tous occupés à assouvir leurs désirs, leurs fantasmes ou leur vengeance sans la moindre bribe de considération ou de respect pour leurs semblables. Ca m'a rappelé un passage d'une chanson de Jean-Jacques Goldman (Juste quelques hommes) : « Au plus sauvage, où renoncent les fauves Dans les grands marécages où les humains pataugent Au bout du mal, où tous les dieux nous quittent Et nous abandonnent Dans ces boues noires où même les diables hésitent » Ici, le diable n'hésite pas, il est là, tout le temps, et il nous captive et nous scotche au livre jusqu'à la fin et au-delà. Cet enfer est écrit tellement magistralement que ça tient sûrement d'un miracle. Allez, je vais chercher ma bouteille de vin de messe, c'est ma tournée.
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1992, Mariquita, quelque part au fin fond d’une Colombie ravagée par une interminable guerre civile. Un beau matin, un groupe de guérilleros déboule dans le village et en réquisitionne tous les hommes, laissant femmes, enfants et curé sans autre choix que de se prendre en mains pour réorganiser la vie du village. Qui d’autre que Rosalba, veuve du brigadier, semble la plus apte à prendre le commandement des opérations ? Elle est peut-être la seule à le croire, la seule à y croire, toujours est-il que la voilà qui occupe la mairie et passe le temps à établir des listes de choses prioritaires, des listes de choses importantes, des listes de listes… Pleine de bonnes intentions et d’imagination mais dépourvue de sens pratique, Rosalba n’en finit plus d’imposer ses décrets absurdes et inefficaces, voire carrément désastreux. Peu à peu cependant, et au prix de quelques drames, le village remontera la pente… L’histoire est racontée dans la veine du réalisme magique cher aux auteurs latino-américains (bien que James Cañon ait écrit son roman en anglais), le ton est donc à l’humour baroque, avec une galerie de personnages plus extravagants les uns que les autres. Et pourtant les événements et le contexte général sont loin d’être roses : après le départ des hommes, le village vit des heures noires de faim, de misère et d’isolement du reste du monde. Reste du monde d’ailleurs particulièrement hostile, comme le montrent les courts chapitres intercalés dans le récit principal. Ce sont des témoignages d’hommes, qui côtoient de près la guerre civile : reporter américain, enfant-soldat, guérillero, paysan, paramilitaire ou officier régulier. Leur témoignage est chaque fois purement descriptif, clinique, dépourvu d’émotions, d’autant plus terrible et glaçant. Le sort des veuves est narré avec beaucoup plus de comique, n’empêche, parfois on rit pour ne pas pleurer… Avec cette fable politico-écologique, l’auteur tourne en ridicule les dictatures fantoches (de droite et de gauche). Voici Rosalba qui parle : « Je me fiche de savoir ce qui est éthique ou pas ! Je n’ai pas accompli une seule chose dans ma vie sans avoir à mentir ou tricher un peu. (…) Chaque fois que j’ai essayé de faire quelque chose d’une façon correcte, j’ai échoué lamentablement. J’essaie d’être honnête avec tout le monde et de mener une vie fondée sur d’authentiques principes moraux, mais je ne peux pas ». Les hommes aussi (ou un certain type d’hommes, ils ne sont pas tous comme ça…) en prennent pour leur grade. Sans pour autant que le livre puisse être qualifié de féministe, puisqu’il faut bien admettre à la fin qu’on ne peut se passer d’eux, pourvu que ce soit sur pied d’égalité. Mais surtout, le roman veut rendre hommage aux femmes (le livre est dédié « à toutes les femmes de la terre »). Encore Rosalba : « Les femmes étaient idéalistes et romantiques par nature, et même si les hommes avaient toujours vu ces caractéristiques comme des défauts, peut-être était-il temps pour les femmes de les honorer comme des qualités féminines uniques et d’en faire usage dans leur vie quotidienne ». Ma conclusion : j’ai beaucoup aimé cette histoire facile à lire, captivante, finalement plus optimiste que triste.
L’édition de poche classe ce livre dans les « thrillers ». Je ne suis pas vraiment d’accord. Il ne s’agit pas ici d’un de ces polars sanglants actuels à l’écriture simple (simpliste), à l’intrigue complexe et, surtout, au rythme effréné, qui se lit dans le noir en quelques heures stressantes. Amateurs de ce genre-là, passez votre chemin, vous seriez déçus. Non, Seul le silence est moins un thriller qu’un roman noir machiavélique, où le récit s’écoule lentement sous une chape lourde et mélancolique, étouffante et implacable comme peut l’être le soleil de Géorgie. Lenteur, d’abord : le récit commence en 1939 et s’étale sur plus de 30 ans et 600 pages. Il nous est raconté chronologiquement par le narrateur, Joseph Vaughan, et est entrecoupé de courts passages qui indiquent le dénouement (sans nuire au suspense). Lenteur également simplement due à l’époque, où les courriers se transmettaient encore par la poste et où relier New York à la Géorgie était un voyage éprouvant de dizaines d’heures de bus. Lourdeur, mélancolie, parce que l’histoire est sordide : pendant des années, un prédateur sexuel massacrera un nombre inouï d’innocentes gamines, en Géorgie et dans les Etats voisins, sans qu’on ne relève jamais le moindre indice. On croira à un moment que le coupable s’est désigné lui-même, mais parfois il y a un gouffre entre ce qu’on a envie de croire et la vérité… Etouffant, parce que le narrateur est encore un enfant quand le 1er meurtre est commis. Plus tard, lui-même découvrira le cadavre de l’une des petites filles. Traumatisé par ces horreurs comme peut l’être un enfant de 12 ans, il restera hanté à vie par ces visages innocents, culpabilisant de n’avoir pas su les protéger avec ses copains du club des Anges Gardiens. Etouffant aussi parce que Joseph n’aura aucun répit tout au long de sa vie, entre ces meurtres et le sort qui s’acharne sur lui (un peu trop d’ailleurs…vraiment trop pour un seul homme). A peine quelques rayons de soleil avec les femmes de sa vie, puis grâce à son ami Paul. Implacable parce qu’on sait dès le départ que le récit s’achemine vers la confrontation entre Joseph et le coupable, dont l’identité, en ce qui me concerne, est restée indécise jusqu’aux 50 dernières pages (j’ai longtemps hésité entre 3 ou 4 personnes). Et tout ça fait que c’est magnifique même si les faits sont horribles. Malgré certaines longueurs et certains personnages trop « idéaux », j’ai beaucoup aimé l’atmosphère, l’écriture, le style. Beaucoup d’avis font référence à Truman Capote, d’autres à Steinbeck, moi j’ai pensé à William Styron : l’épisode de Brooklyn m’a rappelé « le choix de Sophie ». J’ignore si les autres livres d’Ellory sont aussi bons, mais j’y goûterai…
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À propos de : Sorry
Sorry, c’est le nom de l’agence que 4 amis de jeunesse viennent de mettre sur pied à Berlin. La fonction de l’agence est de s’excuser à la place des autres, en se limitant toutefois à la sphère professionnelle. L’affaire démarre sur les chapeaux de roue. Mais à prétendre soulager les consciences et accorder l’absolution à peu de frais, à jouer à Dieu en quelque sorte, on risque de s’attirer les foudres de l’enfer. Celui-ci ne tarde d’ailleurs pas à se matérialiser, sous la forme d’un mystérieux client qui souhaite s’excuser des meurtres qu’il a commis. Et voilà nos 4 amis entraînés dans un jeu de massacre impitoyable… Je ne suis pas spécialiste du thriller, mais je pense pouvoir affirmer que celui-ci se démarque par son originalité dans la construction du récit, parfaitement maîtrisée par l’auteur. Les courts chapitres se succèdent en alternant différents points de vue (narration en « je », « tu », « il/elle ») et différentes époques (passé lointain, passé récent, présent), décrivant tantôt des personnages dont l’identité est connue, tantôt des anonymes. Il faut un temps d’adaptation pour comprendre où on va, mais on s’aperçoit vite que les pièces du puzzle finiront par s’assembler. C’est assez efficace à condition d’admettre comme vraisemblables le concept de l’agence d’excuses et les crimes pédophiles qui fondent toute l’histoire (pas très réalistes à mes yeux, mais bon…). Après une mise en place un peu lente, le rythme des événements augmente et la tension monte au même tempo, l’auteur n’étant pas avare en rebondissements. Le récit est écrit au présent, ce qui accentue encore l’impression d’urgence, et la froideur et la précision dans la description de scènes violentes et/ou sordides contribuent au malaise. Le style et le vocabulaire sont simples, pas la peine de rajouter la complexité de la forme à celle du fond. Sur fond de pédophilie, Sorry brasse les thèmes du pardon, de la culpabilité, du châtiment et de la vengeance, malheureusement sans les approfondir. Mis à part le coupable « originel », aucun des acteurs du récit n’est simplement bon ou méchant, l’analyse psychologique est d’ailleurs assez fine. Comme dirait l’autre, il y a « fifty shades of grey ». Sorry…pour l’utilisation détournée de ce dernier titre…
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À propos de : Apocalypse bébé
Première fois que je lis un Despentes, et je ne sais pas encore si on m’y reprendra. Je n’ai pas réellement été déçue (je ne m’attendais à rien de précis en le commençant), et je n’ai pas tout à fait détesté. Je l’ai lu parce qu’on me l’a prêté, par curiosité. Selon moi, l’enquête sur la disparition de Valentine (ado écorchée vive, je me demande comment on peut avoir si peu de respect pour soi-même) n’est pas la partie la plus intéressante, je l’ai trouvée plutôt banale et prévisible dans son déroulement, vu le contexte et les personnages : Lucie, détective plutôt gourde, fait appel à la Hyène, professionnelle du genre, aux réseaux tentaculaires et aux méthodes peu orthodoxes. Pas étonnant donc qu’en quelques coups de poings et/ou de téléphone et/ou de tam-tam, celle-ci localise Valentine. On pressent également le dénouement à partir du chapitre sur Elisabeth. Le « mérite » de ce livre tient dans sa galerie de personnages et leur excellente analyse. Après, il faut prendre son parti (ou pas…) de la débauche de vocabulaire grossier, vulgaire, de la violence sous toutes ses formes, des scènes orgiaques et/ou glauques. Il faut également se « farcir » les opinions/réflexions négatives de l’auteur (Apocalypse bébé, ou « Despentes contre le monde entier »), qui flingue tous azimuts (les femmes en particulier), et qui donne l’impression (comme dit dans un autre commentaire) que seul l’amour lesbien est authentique. Je me suis demandée si ce livre était autobiographique, et si l’auteur, telle une Lucie à côté de ses pompes, ne se rêvait pas en Hyène… J’ai trouvé la fin totalement bâclée et incohérente par rapport à l’ensemble du récit. En effet, celui-ci est contemporain et réaliste, mais dans les dernières pages part dans un total délire et veut se la jouer anticipation dystopique, en ratant complètement son objectif. Le mélange des genres est inopportun à ce stade du récit. Beaucoup trop de questions restent volontairement en suspens (entre autres, l’objectif d’Elisabeth ou de ses « employeurs » en utilisant Valentine). Le but est peut-être d’alimenter la théorie d’un complot universel, mais là aussi l’effet est raté, et j'ai eu la nette impression que Despentes elle-même ne savait pas comment terminer son histoire. Nihiliste, excessif, trash, violent, l’accumulation m’a écoeurée. Ce livre ne laisse pas indifférent, le plus effrayant étant de se dire que cette fiction n’est peut-être pas si éloignée de la vérité.
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À propos de : Gatsby le Magnifique
« On ne fait pas revivre le passé ? s’écria Gatsby incrédule. Mais bien sûr que si ! » Telle est la quête de Gatsby, l’obsession qui est son moteur depuis cinq ans, depuis ces quelques semaines de passion qu’il a connues en compagnie de Daisy. Celui-ci, d’origine modeste, a cru au coup de foudre avec celle-là, jeune fille riche et bien née. Et il a cru qu’elle y croyait aussi. Mais nous sommes en 1917, et la guerre fait rage en Europe. Gatsby est envoyé au front. Déchirement, promesses d’amour fidèle, attente, correspondance enflammée,… Las ! le temps fait son œuvre, et quand le héros rentre aux Etats-Unis, Daisy s’est mariée à Tom Buchanan, richissime aristocrate mieux adapté à son rang. Gatsby comprend que pour atteindre Daisy, il doit s’élever à sa hauteur et faire fortune par tous les moyens pour l’éblouir, se rendre digne d'elle, et régler au passage quelques comptes avec son propre passé de quasi crève-la-faim. Mais si l’argent procure peut-être un semblant de statut social, il ne permet pas de s’acheter un passé et des ancêtres de noble extraction. De fêtes somptueuses en virées extravagantes à Manhattan, avec alcool, drogue, bling-bling et futilités à tous les étages, l’auteur nous offre le portrait d’une jeunesse dorée désoeuvrée et décadente, faite de jeunes femmes écervelées et de jeunes hommes arrogants. Gatsby au milieu de cette faune est une sorte d’imposteur mystérieux qu’on ne tolère que parce que ses soirées sont le « place to be » du tout New York. A le voir si isolé, aveuglé par son amour et obsédé par Daisy, ou plutôt par l’idée qu’il se fait de celle-ci, figée dans sa mémoire, on pressent le drame. Car non, cher Gatsby, apprenez que le passé est perdu et ne revient pas, sauf dans les mémoires. Et que, pour vivre un amour véritable, riches ou pauvres, il faut être deux à le vouloir.
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Ce livre rassemble les trois premiers récits du cycle de Terremer. Dans « Le Sorcier de Terremer », nous est contée l’histoire de Ged, jeune chevrier possédant le don de magie, qui deviendra le plus grand sorcier de Terremer, au terme d’une initiation semée d’embûches. Avec « Les Tombeaux d’Atuan », le récit se focalise sur Tenar, arrachée à l’âge de cinq ans à sa famille, pour devenir la nouvelle Grande Prêtresse des Tombeaux, dans un univers aride et ténébreux. Sa rencontre avec Ged bouleversera le cours de son destin. « L’Ultime Rivage », aux confins de Terremer, est l’endroit où Ged aboutira à l’issue d’une quête périlleuse, l’endroit où il devra combattre pour rétablir le pouvoir de la magie et surtout l’Equilibre du monde, lentement absorbés par les forces des ténèbres. Grand classique de la Fantasy, on trouve dans Terremer des sorciers et des dragons, des magiciens et des humains. Mais davantage qu’un combat acharné entre le Bien et le Mal, la Lumière et les Ténèbres, il s’agit plutôt d’une lutte pour préserver l’Equilibre du monde, l’harmonie, le juste milieu. Il n’y a donc pas de grandes batailles sanglantes avec violences guerrières et cadavres à profusion. Au contraire, c’est toute une ambiance poétique, narrée avec une grande finesse d’écriture, simple, fluide, dans une langue superbe (chapeau pour la traduction – pour une fois). Le rythme est lent, ce n’est pas palpitant, on ne cherche pas à bousculer le lecteur, mais étonnamment, c’est tout sauf ennuyeux. Les descriptions de ce monde d’îles entre ciel et eau sont si détaillées qu’on s’y croirait, les personnages sont complexes, faillibles, tellement humains en fin de compte, que même les méchants en deviennent attachants. C’est sensible, philosophique, captivant, magnifique. Pas étonnant que cela ait été adapté par G. Miyazaki, c’est le même univers : ça ressemble à un conte pour enfants, mais c’est tellement beau que ça emporte aussi les adultes dans un monde imaginaire d’où ils ont du mal à revenir…
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À propos de : L'Oracle della Luna
Autant le dire tout de suite, je n’aurais sans doute jamais acheté ce roman, ce n’est pas vraiment mon style. Mais bon, je l’ai reçu, donc je l’ai lu, mais j’avais un apriori peu favorable avant de le commencer. Je dois bien admettre que l’histoire est captivante la plupart du temps, et que j’ai eu envie, presque malgré moi, d’en connaître la fin. Captivante, certes, mais pas non plus au point de me priver d’heures de sommeil pour lire la suite. En effet, le style est fluide, facile à lire, mais on est loin d’atteindre des sommets de littérature. J’ai trouvé que le récit et les dialogues sont souvent naïfs, presque mièvres, limite eau-de-rose (surtout quand l’auteur décrit les sentiments amoureux). Les péripéties et les personnages sont pour la plupart improbables et hors du commun (au sens de « commun des mortels ». On peut objecter que si les personnages et l’histoire étaient banals, ça ne vaudrait pas la peine d’en faire un roman…objection peu convaincante à mon sens…). Les dangers que Giovanni affronte sont extrêmes, les joies et le peines qu’il vit sont intenses, on n’est pas là pour faire dans la demi-mesure. De même, les « gentils » sont beaux, cultivés, généreux, pleins de sagesse et d’attention, presque trop parfaits, les « méchants » sont cruels et machiavéliques. Bref, tout ça me semble excessif (je suis peut-être trop raisonnable ) Heureusement, l’auteur temporise le rythme du récit par des digressions opportunes et intelligentes sur l’histoire, les religions, l’astronomie, la philosophie… C’est là qu’on voit qu’il est historien des religions et philosophe, avant d’être romancier. Et, ce qui ne gâche rien, il est bon pédagogue : ces parenthèses dans les divers domaines précités sont de beaux exemples de vulgarisation, qui apprennent des choses au lecteur.
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À propos de : Purge
Il n’est pas étonnant qu’il ait été récompensé par le prix Femina, puisqu’il est centré sur deux femmes. L’une, Aliide, dans l’Estonie occidentale de 1992, est vieille et vit seule dans sa ferme à l’écart du village. Elle passe ses journées à préparer des conserves de légumes et ses nuits à guetter les bruits suspects et les voyous des environs qui jouent à lui faire peur. La vie d’Aliide a basculé début des années 40, quand le beau Hans a posé les yeux sur sa sœur Ingel, et pas sur elle, Aliide. A compter de ce jour, Aliide la sournoise n’aura de cesse de tout faire (il faut insister sur le « tout ») pour conquérir Hans et le détourner de Ingel, la préférée, l’épouse idéale, si belle et si parfaite ménagère. Aliide perdra définitivement son âme une nuit de 1947, dans la cave de la mairie, alors qu’elle est interrogée (euphémisme pour « torturée ») par la police communiste. L’autre, Zara, dans cette Estonie occidentale de 1992, se réfugie dans le jardin d’Aliide. Bien que méfiante, celle-ci la recueille. Mais qui est cette jeune fille ? Elle dit fuir son mari violent, mais le lecteur apprend bien avant Aliide qu’elle vient en réalité de s’échapper des griffes de son proxénète, mafieux russe. Et que Zara n’arrive pas par hasard chez Aliide, les deux femmes ont en effet quelques gènes en commun. L’histoire et les secrets de famille nous sont révélés peu à peu, en même temps que nous est racontée, entre les lignes, l’histoire de l’Estonie et de ses occupations successives par l’URSS, puis l’Allemagne nazie, puis à nouveau l’URSS, jusqu’à l’indépendance en 1992. Les chapitres sautent d’une époque à l’autre, du passé lointain d’Aliide à celui, plus proche, de Zara, pour passer au moment présent de leur rencontre. Je ne sais pas très bien quoi penser de ce livre. J’aime quand la petite histoire des gens est inscrite dans les remous de l’Histoire, c’est l’occasion pour moi d’apprendre des choses et de joindre l’utile à l’agréable. Mais voilà, ici, la lecture n’est pas agréable. Certes, c’est bien écrit, bien traduit, le puzzle est drôlement bien amené, bref totale maîtrise du fil de l’intrigue, même si parfois la déstructuration chronologique est frustrante (comme dans les bons thrillers, quand la montée du suspense est soudain interrompue par un changement de sujet). C’est l’histoire elle-même qui met mal à l’aise, et le style l’amplifie. Des événements terribles sont décrits, ou seulement sous-entendus, froidement, sans émotions, parfois dans des termes crus, ce qui les rend d’autant plus glaçants. Je suis à peine arrivée à avoir pitié de Zara, pourtant brutalement exploitée, et je n’ai ressenti aucune sympathie pour Aliide, tant ce personnage est ambigu. Les violences infligées à l’une font écho aux humiliations subies par l’autre, et leur ont forgé à chacune une carapace d’insensibilité, rendant l’empathie difficile. L’auteur ne critique pas ses personnages, elle semble leur chercher des circonstances atténuantes dans les tourbillons du communisme ou du libéralisme. Si au temps d’Aliide, l’URSS était le « grand méchant », la mafia de l’Est a désormais pris le relais pour ce qui est de faire souffrir les femmes. Mensonges, trahisons, manipulations, collaboration sont au cœur de ce récit, en même temps que le constat paradoxal que le déclencheur de ces horreurs est … l’amour, même s’il s’agit de l’amour perverti, aveugle, égoïste et mal placé qu’Aliide voue à Hans. Ca fait froid dans le dos. Comme de constater qu’on n’a pas de réponse certaine à la question « qu’aurions-nous fait à leur place ? » Bref j’en ressors avec une sensation de malaise. Cette histoire ne laisse pas indifférent.

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