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Les coups de coeur des libraires

Les libraires sont toujours de bon conseil,
alors leurs coups de cœur sont forcément des livres qui vont vous plaire…

Voici un OLNI – « Objet littéraire non identifié » –, premier roman d’un ancien soldat, Harry Parker, amputé des deux jambes après avoir sauté sur une mine. Cette Anatomie d’un soldat est le mariage parfait du fond et de la forme.

Dès la première page, interpellé par la forme du récit, écrit à la première personne du singulier, le lecteur ne peut que se questionner. Au singulier, certes, mais au pluriel pour la narration… Car pas moins de quarante-cinq objets prennent la parole pour s’exprimer et dresser un portrait tout en nuances du capitaine Tom Barnes et du monde complexe qui l’entoure. Au hasard : garrot, flocon de neige, sac d’engrais, fusil, chaussures, vélo, balai… sont autant de points de vue pour créer, morceaux après morceaux, le tableau complet d’un pays en guerre, avec ses insurgés, ses infidèles, ses blessés, ses médecins, etc. Dans ce traitement réside la vraie volonté de l’auteur, qui consiste à ne pas juger. Tom Barnes, lui aussi, n’est finalement qu’un objet parmi les objets. Il est nommé par son matricule (BA5799) et manipulé en tous sens par les médecins. En construisant ainsi son roman, Harry Parker pose un regard qui se veut apaisant, compréhensif, sur des lieux, sur des hommes devenus violents par la force des choses, des insurgés se défendant, des militaires répondant aux ordres, des médecins insufflant un souffle de vie, puis redonnant la force de vivre aux blessés.

En mettant en scène ces objets, l’auteur instaure une distance nécessaire avec son vécu de soldat, et réussit le pari de ne pas livrer une œuvre qui serait uniquement autobiographique, mais réellement universelle. Enfin, ce roman est celui d’un homme au courage fascinant, se reconstruisant avec force après avoir perdu ses jambes. Ce récit est explosif. Ce récit est explosé, chacun des chapitres pouvant se lire de manière aléatoire. Expérience littéraire accomplie, cette Anatomie d’un soldat est également une expérience pour le lecteur qui, objet après objet, ne pourra se défaire de l’attraction qui émane du roman.

JEAN-BAPTISTE HAMELIN, Librairie Le Carnet à spirales, Charlieu

Jusqu’où peut-on aller quand on est fasciné par quelqu’un ? Est-ce qu’on peut accepter le pire comme le meilleur ? Peut-on même y trouver une forme de libération ?

« J’étais comme Jeanne d’Arc ou Hamlet, mais née par erreur dans la vie de quelqu’un d’autre, une nullité, une petite paumée, une fille invisible. Il n’y a pas de meilleure façon de me décrire. À cette époque, je n’étais pas moi-même. J’étais quelqu’un d’autre. J’étais Eileen. »

À 24 ans, entre une mère morte, un père alcoolique, mauvais, malheureux, à moitié impotent, et un boulot pas franchement épanouissant dans une maison de correction pour mineurs délinquants, Eileen ne se réalise pas vraiment. Sa vie se résume aux virées quotidiennes au magasin de liqueurs (pour approvisionner son père), à ses collègues de travail, « deux horribles bonnes femmes d’un certain âge, coiffées de choucroutes », et aux fantasmes qu’elle entretient en rêvant aux biceps musclés et à l’entrejambe de Randy, un des gardiens de jour de la prison. Jusqu’au jour où arrive Rebecca.

Il est toujours étonnant de se passionner pour un personnage plutôt antipathique. Eileen n’est pas totalement détestable, mais elle a bien du mal à se montrer sous son meilleur jour. Et pourtant, on s’attache à elle. Et on rêve de lui dire de monter dans sa chère Dodge toute pourrie et de fuir cet environnement sclérosant.

COLINE HUGEL, Librairie La Colline aux livres, Bergerac

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